La patience de l'écrivain - partie 1

Il faut être patient en maudit pour faire ce métier-là ! Si vous aimez les résultats rapides, allez voir ailleurs, car écrire, ça prend du temps.

 

Est-ce qu’une femme enceinte va accoucher le lendemain de la conception ? Hmmm… Pas sûre. Est-ce que le légume, par exemple le navet, est prêt dès que les premières pousses apparaissent ? Non plus. Il en va de même avec les histoires. Il faut laisser mûrir l’œuvre dans son ventre avant de l’écrire, de l’accoucher sur papier ou l’écran. C’est la gestation.

 

« Pourquoi attendre ? Je suis pressée, moi, je veux écrire des livres, les publier, devenir autonome financièrement grâce à la vente de mes livres qui seront traduits en plusieurs langues. Je veux être une grande écrivaine, comme Stephen King ou J.K. Rollings. Vite, vite, vite, je veux écrire tout de suite !  

‒ STOP ! »

 

Écrire une histoire, ça exige de la patience. Pour laisser monter en soi ce qui veut réellement se dire. Car souvent, dans notre hâte de publier, ou d’écrire, on pense avoir trouvé le bon filon, mais quand vient le temps de rédiger les mots, les phrases, ça accroche, ça grince par en dedans, les idées ne coulent pas, un malaise s’installe. On continue pareil, on s’entête. « La date d’échéance arrive, diront certains écrivains (les chanceux dont le manuscrit a été accepté par une maison d’édition), je dois terminer mon roman, ils attendent après moi ! » Plus on écrit dans cette direction, plus ça grince fort. Peut-être que c’est la petite voix en nous qui nous parle : « Ben là ! Y é temps que tu te réveilles ! » Elle sait, elle, qu’on a fait la sourde oreille à la vraie histoire, à celle qui veut réellement se dire, qui veut naître ! Elle sait que nous avons fait preuve d’impatience, qu’on s’est détourné de la vraie voie, de la voix unique de notre livre.

 

D’autres fois, on croit tenir le bon filon, on poursuit l’écriture dans cette voie, puis on se retrouve devant une impasse. Oups ! On rebrousse chemin et l’on choisit une nouvelle direction. « Ouais ! C’est bon, là ! Je le sens ! » On continue d’écrire, poussé(e) par cette nouvelle pulsion créatrice. Ça va un temps, puis oups ! Cul-de-sac ! Encore. On revire de bord et on essaie un autre sentier. Et ainsi de suite. C’est ce qu’on appelle, dans le jargon de l’auteure Marie Clark, l’errance de l’écrivain. On tourne autour de la vraie histoire.

 

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Marie Clark

Du 27 juillet au 1er août, j’ai suivi l’atelier d’écriture intensive de Marie Clark à Sutton. Ce qu’elle dit sur la période d’exploration (la recherche du contenu) est vraiment bien. Dans cette partie du processus créatif, selon elle, il est important de lâcher-prise, de tenter de voir, de tolérer l’imperfection. On nage dans le flou, le vague. On trace quelques esquisses. On abandonne le jugement, on abolit les contraintes. On se donne la permission d’errer. Marie conseille de toujours suivre son intuition, d’écrire la scène du roman qui nous parle le plus. De faire confiance à ce qui vient.  Quelque chose de plus grand que soi est à l’œuvre à travers nous.

 


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Chaque histoire est une entité distincte ayant sa propre vie, son propre rythme de croissance, sa propre voix. Certaines jaillissent hors de soi en un éclair. Les grosses pièces du puzzle bien en place, il ne reste plus qu’à peaufiner le tout. Pour celle-là, le temps de gestation était probablement déjà fait. Et pour d’autres, cependant, l’extraction prend beaucoup plus de temps. Le travail est dur, exigeant. L’histoire se dévoile morceau par morceau. La patience est mise à rude épreuve. Le temps d’errance est plus long. Va-t-on enfin en voir le bout ?

 

Actuellement, je me trouve dans cette deuxième catégorie. Mon histoire s’écrit une scène à la fois. D’abord, je la développe (je sors toutes les idées qui me viennent dans la tête, je suis attentive à ce qui veut se dire, à ce qui insiste, j’accueille les idées pêle-mêle. Parfois, j’entends des bribes de dialogue que j’écris sans trop savoir où il va se trouver dans la scène.) À cette étape du processus créatif, je suis en mode extraction, en mode découverte. De ce travail émerge naturellement une structure de base de la scène, que je réécris une ou deux fois ensuite. Et quand je sens que je tiens enfin la bonne structure, je rédige la scène.

 

Pour écrire, il faut être patient. Il faut savoir écouter ce qui se meut sous la surface et le laisser monter en toute liberté, accepter ce qui vient et l’écrire.

 

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La patience de l’écrivain, c’est aussi être patient envers soi-même. Avoir de l’indulgence, accepter nos faiblesses, accueillir notre chaos intérieur, l’aimer…

 

Le monde intérieur de l’écrivain, c’est-à-dire ses pensées, ses émotions et les diverses réactions de son corps physique, constitue son lieu de travail. C’est un espace sacré. Peu importe l’émotion ressentie ou les pensées qu’il a, ça fait partie du domaine du sacré et c’est réutilisable dans les histoires qu’il écrit. Celui qui écrit est l’écrivain avec tout ce qu’il est : son vécu, ses traumatismes, ses peurs, ses joies, ses rêves, ses passions, ses émotions, ses pensées chaotiques, ses souvenirs, ses désirs, ses défis, ses maladies, ses folies, ses tics, ses dadas, ses envies, ses dénis… C’est par lui que l’histoire passe, donc, celle-ci sera inévitablement teintée de sa conscience. C’est la raison pour laquelle on doit s’aimer et être patient envers soi-même.

 

Avec notre sensibilité, nous, les écrivains, c’est facile de vivre de grandes émotions mélodramatiques qui affectent notre corps et d’être parfois traversés par des vagues dépressives. Si vous avez vécu une enfance difficile, il va s’en dire que votre corps émotionnel a été quelque peu malmené et donc amputé de l’amour dont il avait besoin pour s’épanouir. Ce qui se traduit, actuellement dans votre vie d’adulte, par des périodes de dépressions passagères. Mais ce n'est que ça, des dépressions passagères, telles les vagues de l’océan qui s’échouent sur la plage de vos mondes intérieurs et qui retournent ensuite vers le large. Ça va passer, comme ces moments de doute que nous avons parfois à l’égard de nos écrits.

 

Quand on se trouve à patauger dans l’une de ces vagues, soyons patients : respirons calmement, vivons l’instant présent, regardons le soleil se lever avec des yeux d’enfant, sourions aux passants dans la rue, savourons le goût sucré des fraises fraîches, chantons notre chanson préférée, dansons dans le salon, marchons dans la forêt, émerveillons-nous devant les oiseaux qui chantent la vie, préparons une tarte aux pommes, rendons visite à nos frères et sœurs… 

 

Marie Clark, quant à elle, fait des Haïku. Cette pratique poétique la ramène dans le monde. Cela la décentre d’elle-même pour se centrer hors d’elle. Elle entre dans l’univers. Et ses problèmes disparaissent comme par magie. 

 

Une autre technique pour mieux vivre ces dépressions passagères serait de les incarner dans un personnage imaginaire. De ce fait, on évacue, on se libère, on se détache. On crée une forme de distance d’avec la situation. Ainsi, nous utilisons la création littéraire pour maintenir l’équilibre de notre bateau intérieur afin qu’on puisse continuer de voguer sur cette belle mer créative et d’écrire des histoires pour les autres. Pourquoi la création littéraire ne pourrait-elle pas servir à nous guérir ?

 

La création littéraire est un état d’être, un art de vivre.

 

Et la patience est la première qualité qu’un écrivain devrait acquérir. Car avec elle, il peut écrire de la littérature qui traversera les âges, tout en étant heureux avec lui-même !

 

Êtes-vous un écrivain patient et heureux?

  

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